Gustave Le Bon (1841–1931)
Un indépendant (1841–1884)
Gustave Le Bon naît le 7 mai 1841 à Nogent-le-Rotrou, dans une famille de la petite fonction publique. Docteur en médecine à Paris en 1866, il n'exercera jamais vraiment : la médecine lui sert de formation scientifique et de gagne-pain d'écriture — articles d'hygiène, manuels, vulgarisation. Pendant la guerre de 1870, il dirige une ambulance militaire et observe, déjà, le comportement des hommes sous la peur ; il en tirera ses premières réflexions sur la discipline et les paniques.
Suivent quinze années de touche-à-tout savant : anthropologie physique, instruments de mesure de sa fabrication, mémoires couronnés par l'Académie. Refusé partout où il postule — il ne détiendra jamais ni chaire ni laboratoire officiel — Le Bon se construit en marge des institutions, avec une revanche à prendre sur elles. Cette position de franc-tireur expliquera beaucoup de son œuvre : sa liberté de ton comme ses rancunes tenaces contre l'Université.
Les voyages et la question des peuples (1884–1894)
Deux missions officielles — l'Arabie en 1882-1883 (« La civilisation des Arabes », 1884), puis l'Inde et le Népal en 1884-1885 (« Les civilisations de l'Inde », 1887) — font de lui un nom. Photographe et dessinateur de talent, il en rapporte une conviction qui ne le quittera plus : les institutions, les arts et les croyances d'un peuple expriment sa « constitution mentale » héritée, et transposer les modèles d'une civilisation dans une autre est une illusion de réformateur.
Cette conviction devient théorie dans les « Lois psychologiques de l'évolution des peuples » (1894), petit livre au succès européen. La psychologie des peuples de Le Bon, avec sa hiérarchie des races typique de l'anthropologie du XIXe siècle, est aujourd'hui scientifiquement abandonnée ; elle fut pourtant, en son temps, l'une des lectures les plus influentes du genre, et le socle sur lequel il allait bâtir sa véritable découverte.
La psychologie des foules (1895–1914)
1895 : « Psychologie des foules ». Dans la France des attentats anarchistes, du boulangisme et des grandes grèves, Le Bon formule l'idée qui le rendra mondialement célèbre : la foule n'est pas la somme de ses membres, mais un être psychologique nouveau — crédule, émotif, docile aux meneurs qui savent affirmer, répéter et prestige à l'appui, contaminer. Le succès est immédiat et durable ; le livre sera traduit dans des dizaines de langues et ne cessera jamais d'être réédité.
Suivent vingt ans d'une production continue qui applique la méthode à tous les objets : le socialisme (1898), l'éducation (1902), la politique (1910), les opinions et croyances (1911), la Révolution française (1912), la nature des vérités (1914). Parallèlement, Le Bon mène dans son laboratoire privé des expériences de physique et publie « L'évolution de la matière » (1905), immense succès de librairie où il affirme la dissociation universelle de la matière — revendiquant des intuitions que la physique retiendra d'autres noms pour avoir établies.
Chaque mercredi, ses « déjeuners » réunissent ministres, maréchaux en devenir, savants et écrivains : Poincaré, Valéry, Bergson y croisent Aristide Briand. Sans chaire ni parti, Le Bon est devenu une institution parallèle à lui seul.
La guerre et l'après-guerre (1914–1931)
La Grande Guerre semble confirmer ses sombres théories : contagion des enthousiasmes et des paniques, puissance des croyances, fragilité du vernis civilisé. Il la commente en psychologue dans une série d'ouvrages, puis consacre ses dernières années à une tétralogie sur le monde issu du conflit — « Psychologie des temps nouveaux » (1920), « Le déséquilibre du monde » (1923), « Les incertitudes de l'heure présente » (1923), « L'évolution actuelle du monde » (1927) — où il analyse à chaud bolchevisme, traités bâclés et montée des dictatures, avec des intuitions parfois saisissantes sur la suite.
Comblé d'honneurs tardifs — commandeur puis grand-croix de la Légion d'honneur — il meurt le 13 décembre 1931 à Marnes-la-Coquette, à quatre-vingt-dix ans, laissant une œuvre de plus de quarante volumes.
Une postérité encombrante
Peu d'auteurs ont eu des lecteurs aussi divers et aussi gênants. Theodore Roosevelt le recevait ; Mussolini se réclamait ouvertement de la « Psychologie des foules » ; les théoriciens de la propagande du XXe siècle, de part et d'autre, l'avaient lu. Freud ouvrit sa « Psychologie des masses » (1921) par une longue discussion de ses thèses ; la sociologie académique, de son côté, l'a longtemps tenu pour un vulgarisateur sans rigueur, tout en reprenant ses questions.
Le bilan contemporain est double. D'un côté, une anthropologie raciale et des jugements sur les femmes qui appartiennent aux erreurs documentées du XIXe siècle. De l'autre, une intuition centrale — les hommes en groupe croient, sentent et agissent autrement que seuls, et ceux qui maîtrisent affirmation, répétition et contagion gouvernent les opinions — que la psychologie sociale a raffinée sans la renverser, et que chaque nouvelle technologie de communication remet en lumière. C'est pour permettre ce double examen, admiratif et critique, que cette bibliothèque met l'œuvre intégrale à disposition.